© 2010 philippe cros

La Retirada de Jose Florez

Jose Florez a quitté l’Espagne en 1939, avec sa maman et ses cinq frères et soeurs, fuyant les Franquistes. Il a fait partie de la Retirada (la retraite), qui a conduit un demi-million d’Espagnols à franchir les Pyrénées. Beaucoup sont restés en France, dont Jose et toute sa famille, qui vivent dans le Berry. José s’est retrouvé à l’abbaye de Noirlac, dans des conditions d’hébergement difficiles. Ils a laissé derrière lui son enfance, son pays, ses amis, et son père, qu’il ne reverra qu’en 1965. Voici son histoire.


Un tas de paille.
À 83 ans, l’enfant d’Oviedo, dans les Asturies, a remonté le fil de son histoire. « À Noirlac, un tas de paille, quelques couvertures et c’est tout. » En 1936 éclate la guerre civile espagnole. Les Franquistes gagnent du terrain petit à petit. Ils finissent par prendre toute l’Espagne. « En février 1939, il a fallu partir. On nous a mis dans un train. Arrivé à la frontière, le train espagnol s’arrête au milieu du tunnel de Port-Bou et on fait le reste à pied : ma mère et les six enfants, avec le plus jeune de deux ans. »
Les femmes ne pouvaient pas se laver. Jose n’a pas oublié sa première rencontre en France : « Un Sénégalais, baïonnette au canon. Il faisait bien 1,80 mètre, sans doute plus. » Puis c’est un autre train. Et la famille Florez, sans le père, se retrouve dans le Cher, à l’abbaye de Noirlac : « On entre à la queue leu leu, les uns derrière les autres. Dans la grande salle [l’abbatiale] : un tas de paille, quelques couvertures et c’est tout. Il n’y avait que des femmes et des enfants, quelques blessés et des vieillards étaient au premier étage. Il y avait un réfectoire mais il n’y avait pas d’eau pour se laver. Pour les enfants, ça allait. Mais les femmes ne pouvaient pas se laver, c’était lamentable. » Les réfugiés sont surveillés, mais les gamins arrivent à s’échapper pour aller pêcher des barbillons dans les trous du Cher tout proche : « C’est sûr que ça n’a pas été toujours facile. Mais, moi, je n’ai jamais souffert. »
Noirlac vidé. En septembre et octobre 1939 Noirlac est vidé pour placer tout le monde dans les écuries de Châteaufer, un domaine au nord du Bruère. « Ils voulaient regrouper tous les Espagnols du Cher pour en renvoyer le plus possible en Espagne. Ceux qui avaient de la famille partaient, celui qui n’avait pas de nouvelles restait. À Châteaufer, il faisait plus froid dans les écuries que dehors, avec tous les courants d’air et pas de feu. » Sans hom
mes, les femmes doivent tout gérer : « Toutes avaient trois, quatre ou cinq enfants. Il fallait qu’elles se donnent la main ; quand une était malade les autres s’occupaient de ses gamins. Il y avait une très grande entraide, autrement elles n’auraient pas pu survivre. »
Merci au peuple français qui nous a accueillis. La Seconde Guerre mondiale débute. « Il fallait de la main d’oeuvre, les jeunes qui avaient aux environs de seize ans ont commencé à sortir pour aller travailler dans les fermes. Dès qu’un était dehors, il essayait d’en faire sortir un autre. » Sans nouvelle du père de famille, Jose Ramon (« On ne l’a revu qu’en 1967 »), les Florez vont pouvoir quitter le camp. Maria, la grande soeur, trouve du travail à Bourges, à la blanchisserie Lice, rue de Mazières. Puis la mère est embauchée, la famille s’installe à la préfecture. Les enfants vont à l’école, trouvent du travail, se marient et tous prennent racine dans le Berry. Jose est reconnaissant : « Nous devons rendre hommage à ce peuple français qui nous a accueillis malgré le nombre de plus en plus important de réfugiés. Nous devons leur dire merci, ils ont su faire face avec les moyens qu’ils avaient. » En 1971, Jose Florez a obtenu la nationalité française.

Jose est retourné à Noirlac, il est allé à Châteaufer aussi. Et il a retrouvé des anciens exilés, dans le Berry mais aussi à Voiron (Isère) et Montauban (Tarn-et-Garonne). Ensemble, ils organisent un rassemblement pour les anciens exilés espagnols ayant résidé à Noirlac et Châteaufer, entre 1938 et 1940, ce 12 juin 2010.
Toutes les personnes qui y ont séjourné sont invitées à participer à cette journée.
Ce rassemblement est d’abord l’occasion de rendre hommage au courage des mères de famille, qui étaient hébergées à Noirlac et Châteaufer. Elles étaient là avec plusieurs enfants et quelques personnes âgées. « Nous pouvons remercier nos mères, qui n’ont jamais perdu l’espoir de nous voir grandir malgré leurs souffrances. Il leur fallait trouver des ressources, du courage et de l’énergie pour nous protéger. »

    * Dans le Cher, près de trois mille réfugiés sont présents en 1939 Le 20 février 1939, une note interne du cabinet du préfet (conservée aux archives départementales) fait état de la présence de 2.987 réfugiés hébergés dans le Cher. Le centre le plus important est à l’abbaye de Noirlac. Ils sont des milliers à avoir quitté leur pays en février : cet exode a été baptisé la Retirada (la retraite).

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